Lénine coiffé d’un chapeau melon

En fouillant mes archives, j’ai trouvé un article paru dans L’Express du 27 mai 1999, écrit par Fernando Arrabal, écrivain et cinéaste franco-espagnol, et j’ai bien appréicé son interprétation de l’Histoire, qui, selon lui a été influencée par … une partie d’échecs !
Arrabal se déclare un anti-communiste farouche, et les circonstances lui avaient donné raison : son père, militant républicain, mystérieusement disparu pendant la guerre civile espagnole, les mensenges de l’URSS à propose de sa disparaition, ne le laissèrent guère indifférent…
Cependant, je respecte énormément Lénine ; il est vrai qu’il a créé le Goulag, ordonné d’exécuter la famille du tsar, la création de la Tch-K, la déportation et l’assassinat des milliers de personnes, la destruction des symboles religieux, … ; mais nul ne peut nier ses efforts pour sa cause et sa contribution à changer la destinée de l’Histoire, du monde, de la politique, de la philosophie, de l’économie, …
J’imagine Lénine jouant aux échecs, à Capri, il y a maintenant quatre-vingt-dix ans Et je songe au luxueux vapeur qui le mena de Naples jusqu’à l’île. Je me représente aussi le passager qui voyageait, agrippé à son silence : Rilke. Gorki, en compagnie d’une piquante actrice, reçu le futur créateur de l’URSS dans sa villa-paon. Il fallait voir Lénine sur la terrasse de la demeure, coiffé d’un chapeau melon. Plus que par l’écrivain, le révolutionnaire était impressionné par son livre La Mère. Et le romancier plus par le génie ineffable du bolchevique que par ses fables. Rasé, dépourvu de son célèbre bouc, Lénine affronta un soir Bogdanov. Ils avaient tous les deux une quarantaine d’années et partageaient les mêmes idées. La partie se déroula selon la norme secrète et les prévisions de l’avenir radieux : Lénine dominait sur l’échiquier et souriait d’un air méprisant, tandis que son rival réfléchissait, la tête serrée entre ses poings comme dans un étau.
Mais, lorsque, ô surprise, Bogdanov gagna la partie, la légende dit que Lénine “se mit en colère”. Et l’Histoire nous rapporte que Bogdanov, qui avait été un bolchevique émérite, commença à douter du matérialisme dialectique, et tomba si bien en disgrâce qu’il fut accusé d’idéalisme par Lénine. Il n’y a pas de petites revanches pour un drogué de la victoire… en état de manque.
